Dimanche 11 décembre 2011
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L’amour des mots
Il est des mots qui font peur comme ménure ou coelacanthe . Pourtant si on les rencontre au coin d’une rue ce qui est assez rare ou
plus fréquemment dans un dictionnaire imagé comme le Larousse illustré , on s’aperçoit que le premier est inoffensif et sympathique puisqu’il s’agit de l’oiseau-lyre , quant au
deuxième , c’est un poisson courtaud et craintif à mandibule cornue. Il a , c’est vrai , un je-ne- sais-quoi de renfrogné que lui donnent ses plaques osseuses : c’est un
quasi-fossile égaré dans le monde moderne. Pas de quoi fouetter un chat pourtant ! Alors restent bien sûr les mots eux-mêmes, inhabituel s qui
peuvent nous laisser dubitatifs. Fions-nous donc à l’instinct et avançons sur la ligne, bille en tête et stylo à bille à la main.
Quel beau geste que celui qui brandit ainsi son stylo en avant , sans trembler à la découverte d’un texte aux méandres inattendus !
On ressent une petite appréhension mais le plaisir est aussi là, il faut l’avouer . C’est comme une course de haies que l’on franchit pas à pas, jusqu’à la ligne d’arrivée. Quelles
qu’aient été les difficultés, on finit par y arriver au point final , on souffle à la virgule , on s’oxygène au tiret et l’on évite le point de côté et l’asphyxie totale. Tout est dans le
rythme et dans la foulée ; écrire en grandes enjambées, sans crispation de la jambe ou du poignet. Il paraît que maint écrivain souffrirait de tendinite aiguë.
Et quelle force de caractère et pas seulement d’imprimerie, il faut à ceux qui se sont jeté le défi de continuer à écrire dans un monde soumis à l’oralité! Les druides
pourtant très cultivés refusaient d’écrire : ils trouvaient plus noble de parler, d’entendre et de se souvenir. Il fallait pour lors que la parole fût rare et que l’on sût écouter.
Maintenant , on n’est plus dans le même tempo, les hommes ne portent plus de robes blanches et nos oreilles sont quelque peu saturées par les ondes hertziennes
et le hip-hop.
Cependant le recours à l’écrit nous confronte à bon nombre de difficultés que génère l’imperfection du système:
Le français en particulier est riche en homophonies qui peuvent égarer quelques néophytes onychophages! Témoin cette phrase alambiquée que l’auteur
consciemment retors -excusez- le- vous propose :
les clercs que les serfs ont salués hier dans la clairière sont pourchassés par deux cerfs aux andouillers acérés. Enervé, un des cerfs lacère en un éclair la robe
qui serre l’un des clercs coquettement à la taille et qui lui sert d’habit . Le clerc s’écrie :
-Haut les cœurs, bas les cors ; un cri repris en chœur par les autres clercs. Quel concert ! Certes trop de paronymes jettent le trouble dans une phrase qui se voulait
limpide au départ, mais d’assonance en allitération on se laisse emporter par le son, dame , point d’état d’âme, c’est l’époque épique du slam qui veut ça.
La poésie n’est pas loin , comme disait Victor : « Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle » encore un beau mot celui-là qui désigne une plante à
bulbe et fleurs blanches de la famille des liliacées. « Aboli bibelot d’inanité sonore» énonce Stéphane dont l’écriture est assez sibylline. Quoi qu’il en soit, ces vers que l’on
a souvent entendu déclamer gardent intacts leur magie et leur mystère.
Poussant plus loin le jeu sonore, on tombe dans le jeu de mots : Pas d’affolement ! même si un para bel homme vous menace de son parabellum,
gardez votre sang-froid , et votre lucidité , c’est sûrement une erreur.
Malgré ces chausse-trappes de notre langue, quelques irréductibles lui vouent un attachement louable. A l’heure où la dyslexie et la dysorthographie
gagnent les collèges et les mobiles, l’amour des mots et de la langue requiert une capacité de résistance et une forme de courage exemplaires. Pourquoi s’attacher ainsi aux
mots ? La réponse est simple : c’est parce qu’ils ne nous le rendent bien : avoir les mots , c’est avoir le monde, chaque acquisition est un enrichissement, un chemin vers la
pensée et la culture.
Plus un domaine est essentiel pour une ethnie, plus elle possède de mots pour le dire: les Esquimaux disposent de plus de dix mots pour désigner la neige .
Evidemment, pour nous, c’est inouï mais ça ne l’est pas pour un Inuit ! La langue française recèle elle plus de treize mots pour évoquer un débit de boissons. Cela doit
surprendre plus d’un Esquimau.
Il ne faut pas croire pour autant que cette abondance de termes soit inutile car l’existence de plusieurs vocables pour désigner des choses proches marque des
différences et crée la nuance : un mathusalem n’est pas un jéroboam, les lazzi ne sont pas exactement des quolibets , un troquet pas tout à fait une gargote.
Amoureux des mots, gymnastes de la nuance, sprinters de la contrepèterie, épéistes du mot rare, marathoniens de la syntaxe, je vous salue et vous offre pour finir à chacun une
couronne de lauriers et une branche de forsythia aux jolis pétales jaune paille.
Texte écrit par Bernatd Lelu
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