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Chausse-trapes à L'Hermitage Ce blog est la vitrine du Club d'orthographe de L'Hermitage. Vous y trouverez des dictées et divers exercices pour vous entraîner. Nous rédigerons également des fiches sur l'étymologie, le vocabulaire, la grammaire, la conjugaison, les règles d'orthographe et leurs exceptions, les pièges à éviter, les faux-amis, et autres curiosités de la langue française...

Dictée du championnat d'orthographe du 5/11/2011

L'Hermitage Club

 

          L’amour des mots

        Il  est  des mots qui font peur comme ménure  ou coelacanthe . Pourtant si on les rencontre au coin d’une rue ce qui est assez rare ou plus fréquemment dans un dictionnaire imagé comme le Larousse illustré , on s’aperçoit  que le premier est inoffensif  et sympathique puisqu’il s’agit de l’oiseau-lyre , quant au deuxième , c’est un poisson courtaud et craintif à mandibule cornue. Il a , c’est vrai , un  je-ne- sais-quoi de  renfrogné que lui donnent ses plaques osseuses : c’est un quasi-fossile égaré dans le monde moderne.  Pas de quoi fouetter un chat  pourtant !  Alors restent  bien sûr les  mots  eux-mêmes,  inhabituel s  qui peuvent nous laisser dubitatifs. Fions-nous donc à l’instinct et avançons  sur la ligne, bille en tête et stylo à bille à la main.

       Quel beau geste que celui qui brandit  ainsi  son stylo en avant , sans trembler  à la découverte d’un texte aux méandres inattendus !  On ressent une petite appréhension mais le plaisir est aussi là, il faut l’avouer . C’est comme une course de haies que l’on  franchit pas à pas, jusqu’à la ligne d’arrivée. Quelles qu’aient été les difficultés, on finit par y arriver au point final , on souffle à la virgule , on s’oxygène au tiret  et l’on évite le point de côté et l’asphyxie totale. Tout est dans le rythme et dans la foulée ; écrire en grandes enjambées, sans crispation de la jambe ou du poignet. Il paraît que maint écrivain souffrirait  de tendinite aiguë.

    Et quelle force de caractère et pas seulement d’imprimerie,  il faut à ceux qui se sont jeté le défi de continuer à écrire dans un monde soumis à l’oralité! Les druides pourtant très cultivés refusaient d’écrire : ils trouvaient plus noble de parler, d’entendre et de se souvenir. Il fallait pour lors que la parole fût rare et que l’on sût écouter. Maintenant  , on n’est plus dans le même tempo, les hommes  ne portent plus  de robes blanches  et nos oreilles sont  quelque peu saturées  par les ondes hertziennes et le hip-hop.

Cependant le recours à l’écrit nous confronte à bon nombre de difficultés que génère  l’imperfection du système:

    Le français en particulier est riche en homophonies qui peuvent égarer quelques néophytes  onychophages! Témoin cette phrase alambiquée  que l’auteur consciemment retors -excusez- le- vous propose :

    les clercs que les serfs ont salués hier dans la clairière sont pourchassés par deux cerfs aux andouillers acérés. Enervé, un des cerfs   lacère en un éclair la robe qui serre  l’un des clercs coquettement à la taille et qui lui sert d’habit . Le clerc s’écrie :

-Haut les cœurs, bas les cors ; un cri repris en chœur par les autres clercs. Quel concert ! Certes  trop de paronymes jettent le  trouble dans  une phrase qui se voulait limpide au départ, mais d’assonance en allitération on se laisse emporter par le son,  dame , point d’état d’âme, c’est l’époque épique du slam qui veut ça.

    La poésie n’est pas loin , comme disait Victor : « Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle » encore un beau mot  celui-là qui désigne une plante à bulbe et fleurs blanches de la famille des liliacées. « Aboli bibelot d’inanité sonore» énonce Stéphane dont l’écriture  est assez  sibylline. Quoi qu’il en soit, ces vers que l’on a souvent entendu déclamer gardent intacts leur magie et leur mystère.

      Poussant plus loin le jeu sonore, on tombe dans le jeu de mots :  Pas d’affolement !  même si un para bel homme vous menace de son parabellum, gardez votre sang-froid , et votre lucidité , c’est  sûrement une erreur.

     Malgré ces chausse-trappes  de notre langue, quelques irréductibles lui vouent un attachement louable. A  l’heure où la dyslexie et la dysorthographie gagnent  les collèges et les mobiles, l’amour des mots et de la langue requiert  une capacité de résistance et une forme de courage exemplaires. Pourquoi s’attacher ainsi aux mots ? La réponse est simple : c’est parce qu’ils ne nous le rendent bien : avoir les mots , c’est avoir le monde, chaque acquisition est un enrichissement, un chemin vers la pensée et la culture.

    Plus un domaine est essentiel  pour une ethnie, plus elle possède de mots  pour le dire: les Esquimaux disposent de plus de dix mots pour désigner la neige . Evidemment,  pour nous, c’est inouï  mais ça ne l’est pas  pour un Inuit ! La langue française recèle elle plus de treize mots pour évoquer un débit de boissons. Cela doit surprendre plus d’un Esquimau.

     Il ne faut pas croire pour autant que cette abondance de termes soit  inutile car l’existence de plusieurs vocables pour désigner des choses proches marque des différences et crée la nuance : un mathusalem n’est pas un jéroboam, les  lazzi  ne sont pas exactement des quolibets , un troquet  pas tout à fait une gargote.

    Amoureux des mots, gymnastes de la nuance, sprinters de la contrepèterie, épéistes du mot rare, marathoniens de la syntaxe, je vous salue et vous offre pour finir à chacun une couronne de lauriers et une branche de forsythia aux jolis pétales jaune paille.

                                                                                                                                                           Texte écrit par Bernatd Lelu

 

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